• Alexandra G.

Le travail derrière la beauté



Parfois, je songe en rêvant à cette époque, pas si lointaine, pourtant, où la qualité d'un professeur de yoga ne se mesurait pas à l'aune de ses followers, à la récurrence de ses posts, ni même à l'esthétique de sa pratique. Où rien d'autre n'importait que son savoir, sa pédagogie, sa générosité - sa capacité à partager, en somme, et non ses facultés physiques. Car celles-ci dépendent bien souvent de facteurs externes : maints professeurs ont un passé de danseur ou de gymnaste, tandis que d'autres, dont je fais partie, n'ont commencé à s'intéresser à leur corps que sur le tard, surtout s'il leur a longtemps semblé trop faible, peu fiable.

Lorsque j'ai connu le yoga, Instagram n'existait pas encore (ou du moins, ne faisait pas autant partie intégrante de nos quotidiens), il n'y avait pas d'images pour nous influencer, que des professeurs bien intentionnés, et l'envie de leur faire confiance parce qu'un lien se créait, simplement. Si bien que pendant des années, je n'ai pas cherché à apprendre certaines postures en particulier, je n'ai pas eu de support auquel me comparer, et c'est ainsi que j'ai suivi tranquillement des cours de hatha classiques, où les inversions et équilibres sur les mains n'étaient guère abordés. Ça m'allait très bien. Certes, je connaissais l'existence de Sirsasana, la posture sur la tête, mais je me disais que j'avais le temps. Étape par étape. D'autres choses à maîtriser d'abord, les fondations, le souffle.

Et puis, peu à peu, le paysage du yoga a changé, les styles auxquels je goûtais aussi, plus variés, plus audacieux, et, forcément, plus médiatisés. Je me suis sentie en retard, presque gênée, parfois, de ne pas être à même de tenir sur ma tête sans effort, sans mur. C'est idiot, et pourtant, je suis sûre que nous sommes nombreux dans ce cas : de bons enseignants (oui !), mais dont la pratique demeure discrète, car différente - prudente, introspective - et mal à l'aise alors de ne pouvoir rivaliser avec ces images dont on a, étrangement, fait la norme. J'admire ces professeurs à l'aisance magique, légers, gracieux, acrobates irréels, mais j'aimerais aussi connaître les chemins qu'ils ont emprunté, leurs craintes préambules à l'envol, le travail derrière la beauté. Il est rare hélas, que tout cela soit évoqué...


Hier, c'était la première fois que je me risquais à tenter Sirsasana - la fameuse ! - sans aucun support derrière moi, ni l'aide d'une tierce personne. Je pratique cette posture depuis deux ou trois ans déjà (seulement ?), ne touche plus le mur lorsque j'y monte, ou très rarement, mais je ne pouvais me résoudre à dépasser la peur du vide. Et si je suis heureuse d'y être enfin parvenue, c'est parce que je sens cette confiance en moi, en mon corps, en mon calme, s'installer durablement. Pas parce qu'il s'agit de faire comme les autres. Pas parce qu'il était temps. Mais parce que j'étais prête. J'aimerais aujourd'hui, par ces quelques mots, rappeler qu'un bon enseignant n'est pas forcément celui qui s'essaie aux postures les plus avancées, et de même, rappeler que lesdites postures avancées ne nous rendent pas meilleurs non plus : ce sont les étapes nous y menant, nous forgeant, qui ont le pouvoir d'impacter sur notre force physique et mentale. Patiemment, au fil des mois, voire des années. Qu'importe : on a le temps, pas vrai ? :)

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